"Le corps philosophe"
paru dans Kinésthérapie Scientifique - Mars 1996
Du massage de détente
à la somatothérapie,
Une possibilité d'évolution personnelle.
"Je vis ma vie comme je vis mon corps
"
Notre métier nous conduit à écouter, masser, rééduquer, conseiller, réaliser un traitement pour que nos patients retrouvent la santé, le bien-être. Nous sommes l'une des professions médicales qui dispose d'autant de temps avec chacun de ses clients. Nous répondons au mieux de nos possibilités à la demande formulée à la fois par le médecin et le patient : douleur, malaise, réapprentissage, musculation. Et parfois nous entendons, ressentons que derrière ces douleurs, ces symptômes, ces plaintes, ces accidents, se cachent une réalité plus profonde, plus intérieure, une histoire encore invisible ou non mise en mots. Nous allons, à partir d'exemples tirés de la vie professionnelle au quotidien, montrer dans un premier temps (cf. Le corps miroir du psychisme) comment, grâce à une qualité d'écoute du kinésithérapeute, le patient peut se libérer des tensions nuisibles à sa santé. Dans un deuxième temps (cf. Le corps mémoire ; Le corps référence de l'état de bien-être) comment, si le praticien maîtrise certaines techniques de détente profonde, le client peut préciser son schéma corporel, trouver et garder un état de bien-être. Enfin, dans les trois derniers paragraphes, nous abordons les relations plus profondes, plus anciennes, entre le corps et le psychisme ; nous proposons une approche de la somatothérapie. Pour illustrer cet état d'esprit d'ouverture du thérapeute, prenons l'exemple de Mme R., agricultrice. Celle-ci consulte pour des lombalgies, relie sa douleur à son métier : l'été, les travaux sont importants. Recherchant l'étiologie pendant le massage décontracturant, je lui demande de se rappeler le jour où la douleur a commencé, pensant trouver un port de charge lourde, ou une fatigue. Mme R. se souvient des circonstances : elle vient d'apprendre que son frère s'est suicidé. Je continue le massage en lui demandant si elle pense qu'un lien existe entre cette "douloureuse" nouvelle et ses douleurs physiques. Elle ne parle plus, comme étonnée par cette question. Les manuvres de massage deviennent moins techniques ; j'y mets une intention de réconfort, de respect pour cette difficulté à vivre ce deuil. Mme R. reconnaît le lien possible et le lendemain, la douleur a disparu. Ce qui me paraît intéressant dans cet exemple, c'est l'étonnement de Mme R. : elle n'avait pas conscience que son corps puisse devenir douloureux, en raison d'une cause non physique mais psychique. Beaucoup de nos clients ne font pas de lien entre des difficultés à vivre certains moments de leur vie et leurs conséquences sous forme de fatigue, nervosité, insomnie, douleur, symptômes, maladie, accident. La prise de conscience de ce lien peut parfois suffire à supprimer ou à porter un regard différent sur ses difficultés. Voici un autre exemple plus courant : Mme G. vient depuis une quinzaine de séances pour des cervicalgies. Ses douleurs cèdent facilement au massage, aux étirements doux du rachis cervical, mais reviennent. Je lui demande alors de repérer dans la journée, à quels moments elles apparaissent. La séance suivante, Mme G. arrive avec un terrible mal de tête au niveau frontal. Pendant la séance, je lui propose de raconter les difficultés qu'elle a eu à vivre sa journée. Elle décrit son désir de bien s'intégrer dans son travail, d'assumer sa nouvelle tâche : utiliser l'informatique. Elle m'indique qu'elle est bien considérée par sa hiérarchie mais que les remontrances de l'une de ses collègues l'inhibent, la paralysent, la bloquent, l'empêchent de bien faire son travail. A la fin de ses explications, je lui demande de sentir comment évolue son mal de tête. Etonnée, elle prend conscience qu'il diminue sans toutefois disparaître. Et poursuivant notre entretien, Mme G. sent son besoin viscéral profond, vital, d'extérioriser sa colère face à sa collègue et son impossibilité à l'exprimer car, selon ses principes, ses croyances, dans la vie "il faut être gentil, faire plaisir". Elle se retrouve face à son conflit interne et là, dans cette compréhension de son problème, sa douleur a disparu. Ici encore, peu de temps s'écoule entre la cause de la tension et sa manifestation. Ces deux exemples montrent comment le corps se révèle un miroir du psychisme. Le plus souvent, ce premier niveau de prise de conscience de l'interdépendance corps-psychisme, les douleurs, les symptômes persistent, il est nécessaire d'approfondir la démarche. Dans les tensions musculaires de nos patients, se cachent parfois des histoires beaucoup plus anciennes. Ashley Montagu, dans son livre sur "la peau et le toucher" , démontre scientifiquement l'importance du toucher pour le petit de l'Homme et pour ses parents dans les processus d'initialisation de leur identité et leur lien avec la qualité du système immunitaire. Pour Didier Anzieu , psychiatre, le bébé à la naissance confond son "moi-peau" et son "moi-psychique" ; il recherche le plaisir, associé pour lui aux odeurs-lourdeurs, aux mouvements-bercements, aux paroles. Sa peau est sa limite corporelle, ce qui lui permet de sentir comment il est relié avec les autres, si la communication est agréable ou pas. Sa peau, selon les contacts qu'il reçoit, va lui permettre de sentir : l'unité ou le morcellement, la solidité ou le manque d'assurance, la protection ou la perméabilité. De l'unité ou non de son enveloppe, de son schéma corporel naîtra l'unité de son psychisme, de son identité propre, ou le risque d'une discontinuité d'une rupture du psychisme. Ainsi, selon ce psychiatre, le manque de sensations corporelles agréables peut être source de maladie, comme par exemple l'asthme qui cherche par l'intégration maximale d'air, à sentir le corps par l'intérieur, ou comme l'eczéma qui donne une sensation externe de chaleur accompagnée de rougeur "honteuse". A chaque tension psychique, colère, tristesse, stress, correspond une tension physique. Lorsque la tension psychique s'exprime totalement, la détente physique est complète; il y retour à l'équilibre, à l'eutonie (juste tonus musculaire). Lorsque cette tension psychique persiste, la tension physique persiste et se mémorise dans notre structure musculaire. Dans la pratique, le bébé, l'enfant ne peut, quel que soit son environnement, extérioriser tout ce qu'il ressent ; il apprend les règles sociales, à s'adapter au monde et de là persistent des tensions musculaires qui agissent, structurent notre morphologie. De même sur le plan mental, l'enfant, comme le disent Catherine et Daniel Favre , docteurs et chercheurs en neurobiologie, est hypnotisable ; il reçoit sans protection ce qui vient de ses éducateurs. Il cherche à reproduire ou à s'opposer, comme dans un choix binaire : j'aime ou je déteste. Il se construit des "programmes mentaux étrangers" inconscients et provenant de son éducation : "Il faut être fort pour réussir ; tu es une fille, tu dois trouver un mari et t'occuper des enfants ; seule ta sur aînée peut y arriver ; ce sont les fillettes qui pleurent ; tu es le meilleur ; tu seras manuel comme ton père ; tu es nul ; tu n'as pas de chance, tu es du signe du scorpion ". Ces programmes sont toujours, comme l'a monté Henri Laborit , associés à un plaisir ou un déplaisir, c'est à dire reliés au fonctionnement des circuits de renforcement. Ils se reproduisent de génération en génération s'ils restent inconscients. A l'attitude mentale va correspondre une attitude physique et réciproquement, les deux ne pouvant se transformer qu'ensemble. On retrouve les liens entre le schéma corporel et le psychisme dans de nombreux proverbes : avoir la tête sur les épaules, les pieds sur terre, en avoir plein le dos. Le corps et le cerveau construisent ensemble leur mémoire comme le montrent ces deux attitudes physiques caricaturales opposées, les types antérieurs et postérieurs, décrites par Jean-Louis Abrassart avec leurs correspondances psychiques (fig. 1 et 2 ). Le type postérieur a du mal à faire face aux difficultés, à s'affirmer, il reste en arrière par rapport aux événements, il cherche à se faire oublier. Le type antérieur est volontaire, il s'occupe de tout, même de ce qui ne le regarde pas, il a du mal à écouter les autres, il cherche à se mettre en avant, à se faire remarquer. L'adolescent recherche le sens de sa vie, son identité propre, il porte un regard critique sur le monde, ses systèmes de valeurs. Il commence à créer sa vie à partir de ses propres critères, ce bouleversement mental s'accompagne d'un changement hormonal et physique. Les systèmes de l'enfance vont alors s'activer ou se désactiver. La structure nerveuse des lobes frontaux étant devenue mature, le cerveau peut alors actionner ses nouvelles spécificités : capacité de changer d'habitude, de libre arbitre, de prise de conscience. L'adolescent va renforcer ses structures mentales et physiques ou s'éveiller à de nouvelles formes physiques et corporelles. L'âge adulte, avec la maturité et les expériences, peut aussi aller vers la souplesse et non la rigidité, et laisser vivre, s'exprimer : spontanéité et créativité. Le corps "mémoire" pour cela, doit laisser place au corps "espace de bien-être". Sans une conscience corporelle suffisante, la position du corps, les gestes sont mal appropriés et parfois dangereux. En développant sa conscience corporelle, le cerveau intègre une référence : ce que vit le corps (ses sensations, sa respiration) est bon ou non pour lui. Conduire, porter une charge, faire le ménage, taper à la machine, masser, travailler dix heures durant, sont autant d'occasions de sentir si les gestes, dans l'instant et dans leur accumulation, sont adaptés aux possibilités de force et d'endurance. Il est difficile de trouver seul ses points de repère, de référence, ses critères d'évaluation. Nous ne sentons nos tensions que si elles nous font mal, ou si nous nous mettons à l'écoute de notre corps comme par exemple en recevant un massage ou en suivant des cours permettant cette écoute (gymnastique, yoga, etc ). Ainsi, l'Homme a souvent un corps rétracté mais il ne s'en rend pas compte. Son schéma corporel réel est ressenti et dessiné avec une exagération de la tête, des épaules, une absence de cou, un tronc et des jambes rétrécis, un manque de force dans le bassin et les jambes. Dans le massage de détente (style Californien) ou des techniques de relaxation (Jacobson, Schultz) ou des exercices du premier degré de sophrologie ou encore avec la relaxation coréenne*, le corps apprend la détente de plus en plus profonde. Et même si pour le masseur, i paraît encore très contracté, le massé se sent souvent très détendu, presque euphorique dans un état parfois de "béatitude". Dans ce décalage de perception, tensions persistantes pour le massé, apparaît un critère relatif. L'important est le changement de perception : un corps vécu comme plus agréable. Alors le client peut désirer préserver cet état le plus longtemps possible et repérer ce qui dans sa vie provoque tensions, symptômes et douleur : le surmenage, les situations trop difficiles à vivre. Le corps devient un repère pour le psychisme. Le corps n'est pas corvéable à merci mais un compagnon, qui peut être très agréable à vivre si on le considère, si on le respecte, si on y fait attention. Le massé apprend progressivement à décrire son ressenti physique comme par exemple cou, bras, jambes plus longs, plus légers, plus denses, respiration plus ample, corps plus souple, plus vivant. Ces points de repères concrets sont autant de références d'un état de bien-être, à maintenir ou à retrouver durant les activités quotidiennes (fig.3). Ainsi, d'étapes en expériences, de sensations en prise de conscience, les sensations corporelles s'affinent, s'affirment, comme une référence d'un état de bien-être. Le corps par le ressenti que l'on éprouve est non seulement le baromètre de notre état intérieur, mais aussi le départ du fil d'Ariane. Ce fil de sensations, en transformation, devient le message de notre conscience. Voici deux exemples, deux fils conducteurs qui amènent à une plus grande conscience en soi, une plus grande liberté intérieure. Mme C. vient pour une difficulté respiratoire suite à une ablation des ovaires. Son besoin évolue vers la nécessité de prendre plus en compte son corps et de l'aider à maigrir. L'importance de sentir ses limites corporelles, l'inutilité de rajouter du poids pour se protéger des autres, sont les deux points qui sont devenus conscients. Voici comment Mme C. a symbolisé sa modification de conception de son corps lors de sa dernière séance de massage (fig.4) : Elle ne se sent plus étrangère à son corps, elle a unifié symboliquement son corps et sa conscience. Son corps n'est plus seulement un aspect extérieur (j'ai besoin de maigrir) mais une référence intérieure (je me sens trop lourde, pas assez souple). Voici un autre exemple : Mme D. qui habite dans un petit village où tout le monde se connaît. Cette patiente vient au départ pour un problème d'insomnie précédent chaque événement nouveau. Il apparaît qu'elle se sent emprisonnée dans sa famille, son village. Au fur et à mesure des séances, elle se sent plus libre ; voici ses mots : "des jambes qui tremblent, un dégagement de la tête, j'ai plus de force, les gens me font moins peur, je peux aller où je veux, le bonheur existe, je me sens comme un animal qui sort de son terrier et regarde le printemps fleurir". Elle commence à voir le monde extérieur de manière moins hostile, à penser qu'elle peut y trouver sa place. Mme D. s'affirme davantage. Son insomnie, étant liée à cette peur vis-à-vis des autres, diminue. Mme D. dans sa prime enfance a intégré un programme étranger : "le monde extérieur est dangereux, je dois faire attention, il est normal que j'aie peur". Progressivement, elle a perdu la conscience de sa peur. Son inquiétude se manifeste maintenant par des insomnies précédant un événement stressant (fig.5). Ainsi, le corps est le réceptacle de nos tensions et donc de notre histoire ; il mémorise et structure tout ce que l'on a vécu. Par la prise de conscience et le relâchement d'une tension, il est possible de connaître des nouvelles informations sur soi-même et de modifier progressivement notre corps, qui s'harmonise, et notre comportement dans la vie de tous les jours. Le thérapeute aide le patient à faire les liens entre le psychique et le physique par des propositions, des questions comme : ß Pendant la séance : - "Votre main se met à bouger, amplifier le mouvement, puis, que veut-elle faire ?" - "Cette tension, si vous dialoguez avec elle, qu'est-ce qu'elle vous dit ?" ß Après la séance : - "Quand vous vous sentez ainsi, qu'est-ce que vous avez envie de faire ?" - "A qui cela vous ramène dans votre vie ?" Le mouvement en se prolongeant peut devenir désir de prendre, de taper, de jeter, de caresser ; révélateur de besoins enfouis dans le corps. Le ressenti corporel amène par des images, des métaphores, des souvenirs, à une prise de conscience qui mène nécessairement à une évolution de la personne.
LA SAGESSE DU CORPS : INTEGRATION VERBALE ET CHANGEMENT DURABLE
Notre corps sait ce qui est bon pour lui ; il peut se transformer vers plus
de souplesse, d'harmonie, mais il a besoin de la compréhension mentale
pour se transformer, afin qu'un changement durable s'inscrive dans sa structure
physiologique.
Dans une séance, l'intégration verbale est essentielle. C'est
elle qui aide les changements obtenus dans le corps à s'intégrer
dans la vie quotidienne et à être durable. Les moments de parole
sont la suite, le prolongement du toucher. C'est là où le massage
fait son effet, devient message.
Ces moments ont pour but d'écouter et de faire parler :
- La question : "qu'est-ce que vous avez ressenti dans le massage ?"
va amener la personne à parler de ce qui s'est passé pendant
le massage, des impressions émotionnelles, des images, des réactions
intérieures.
- La verbalisation va permettre de relier le corps aux événements
de la vie, à l'histoire personnelle. Elle va fournir les bases : sensations,
émotions, souvenirs, pour un travail d'approfondissement psychologique
et de prise de conscience.
Le Masseur kinésithérapeute, en s'ouvrant à cette approche,
aide ses patients à ne plus prendre la maladie comme une fatalité
à laquelle il faut s'adapter, mais à la considérer comme
une information nécessaire aux processus d'évolution de la personne.
Ainsi, il soigne en soulageant les douleurs, éduque en donnant des
conseils, et facilite le processus d'auto-éducation, où le patient
prend en charge ses symptômes et sa maladie. L'adulte équilibre
son corps, l'harmonise (fig. 6).
LE METIER DE SOMATOTHERAPEUTE
Les somatothérapeutes sont, comme l'indique la racine du mot (soma
: le corps), des thérapeutes ont comme point de départ une approche
corporelle et comme point d'arrivée une prise de conscience des liens
entre le corps, la façon de penser, la façon de vivre. C'est
une façon d'élargir le champ de compétences des thérapeutes,
aux nouvelles compétences des thérapeutes, aux nouvelles maladies
de notre temps : solitude, ennui, carences affectives, stress, surmenage,
fatigue, dépression, et à la recherche de bien-être.
Cette approche thérapeutique nécessite, entre autres, l'acquisition
de techniques d'approches corporelles, comme les massages Californien et Coréen,
la Réflexologie Plantaire, les polarités et une évolution
personnelle, une plus grande qualité d'écoute, de respect, une
plus grande sensibilité.
Plus qu'une simple technique de soins, ou de bien-être, le massage ainsi
pratiqué est un outil de transformation de la vie personnelle, il devient
un acte créatif permettant à chaque fois une prise de conscience,
une évolution tant du patient que du thérapeute.
Le masseur, comme le massé, pendant l'action thérapeutique,
libère ses limites corporelles : posture-respiration, mouvement. Le
praticien évolue, il se centre et devient plus sensible à lui-même
; il se concentre sur les besoins du massé avec une plus grande qualité
d'écoute et de respect et une plus grande sensibilité.
Il peut répondre à quatre types de demandes :
- détente et bien-être pour mieux gérer et compenser les
effets physiques et psychologiques du stress quotidien ;
- remise en forme, renforcement des capacités d'auto-guérison
du corps ;
- aide psychologique pour traverser une situation difficile : comment porter
encore et "en corps refoulées", les émotions (chagrin,
souffrance, perte), ainsi que les représentations négatives
associées à des expériences de séparation professionnelle,
maladie, mort, la vie étant une succession de petits deuils ;
- aide au processus d'évolution : prendre conscience et accepter de
revivre, de retrouver ou de se ressaisir des situations mémorisées
dans le corps et accepter les émotions, prendre conscience de son besoin,
accepter de le vivre, verbaliser son vécu. Apprendre à dire
non et à dire oui et comprendre que vivre est un art, un plaisir, une
liberté !
Guy LARGIER